• Iconographie

    Vieilles chouettes

    par Samuel

    L’église Saint-Symphorien du Vieil-Baugé (Anjou) est inscrite au registre des clochers tors : son clocher du XIXe présente une vrille volontaire (comme huit autres clochers en Maine-et-Loire, ce département a la plus forte proportion de ce type de clochers), et une inclinaison due à deux foudroiements. Vu de la campagne, il évoque le bonnet d’un lutin.

    Le chœur est du XIIIe siècle, il est couvert de voûtes Plantagenêt. Un des culots représente une chouette et un buccinateur. (ill. 1 & 2) Ce n’est pas de la grande sculpture, mais cette chouette œillue, pattue, a un charme rustique.

    Il y a plus de chouettes qu’on ne croie dans l’art médiéval. Elles se rangent dans quatre catégories : chouettes seules, chouettes alignées, chouettes avec proie, chouettes attaquées par de petits oiseaux. Comme le dit V.-H. Debidour, « les interprétations symboliques contradictoires s’en sont donné à cœur joie avec la chouette ».1  Symbole de vigilance, de méditation, ou d’avarice, de paresse, de la vanité de la sagesse humaine… Une chouette dans un tableau de Jérôme Bosch symbolise l’hérésie ; dans un autre tableau du même peintre, pour un autre commentateur, la rouerie. Une troisième chouette recevrait une troisième explication.

    La composition fréquente qui la montre assaillie par de petits oiseaux s’expliquerait ainsi : la chouette serait le peuple juif qui refuse la lumière, les oiseaux les peuples chrétiens qui la houspilleraient par raillerie. Ce serait la version romane de l’opposition gothique entre église et Synagogue. Mais, pour Hugues de Saint-Victor, la chouette serait le Christ, qui aime les pécheurs (les ténèbres) et préfère, à l’orgueil des palais, l’humilité des ruines. (Dans le psaume 101, il est question de la chouette vivant au milieu des ruines, image de l’homme accablé.)

    On oscille entre le symbole positif et le symbole négatif, ce qui relativise, une fois de plus, les interprétations qu’on peut donner aux sculptures à partir des textes. M. Brincard note au sujet de l’équivoque de la chouette, que « ce n’est pas la première fois que nous relevons des contradictions dans ce symbolisme du XIIe siècle si compliqué, si propice aux effets décoratifs et aux considérations morales, mais difficile à suivre pour nos esprits habitués à la précision. »3  Debidour signale avec justesse que la chouette, quand elle occupe un angle de chapiteau, a un rôle décoratif, sa tête et ses grands yeux remplaçant idéalement la volute. Dans la crypte de Saint-Parize-le-Châtel (Nièvre), elle marque l’angle. (ill. 5) Les chouettes rapaces sont quand à elles la « reprise d’un thème décoratif très ancien. »4  La représentation de la chouette attaquée, tout aussi fréquente dans les décors enluminés ou dans les marges des manuscrits, incline à penser que le symbolisme n’est pas aussi fort qu’on voudrait le faire croire. (ill. 3 & 4 ; la chouette attaquée par deux pies est originale, ainsi que l’essai de transcription de son chant).

    L’explication de la chouette attaquée est assez compliquée pour être peu convaincante.5  Il semble que la scène romane résulte de l’interprétation d’une image par un texte, tous deux antiques. Une mosaïque romaine du IIIe siècle (musée d’El Jem en Tunisie) représente une chouette vêtue d’une toge autour de laquelle tombe des oiseaux morts. (ill. 6) L’inscription dit que la chouette (noctua, l’oiseau de nuit) ne se soucie pas « des oiseaux jaloux ». Dans l’Histoire naturelle de Pline nous lisons un combat : « Les noctua soutiennent avec adresse les attaques des oiseaux : entourées par une foule trop nombreuse, elles se couchent sur le dos, se défendent avec leurs pattes et, se ramassant, protègent toutes les parties de leur corps, avec le bec et les ongles. »6 

    Les représentations romanes découlent de l’image et du texte, sans qu’on puisse pour autant en déterminer le sens qu’elles ont pris, s’il y en a un.

    Avançons dans le temps. Un vitrail du XVIe siècle, dans les collections du château d’écouen, représentant l’élément Air (il existe son pendant Terre), vient éclaircir ou compliquer la question. (ill. 7)

    La composition est basée sur une symétrie axiale rompue par le personnage central (l’Air), tourné vers une scène que nous reconnaissons sans peine : la chouette attaquée, répétée à droite. (La symétrie est brisée par d’autres détails que je vous laisse repérer.) Le verrier a réuni des animaux existants (oiseaux, chouettes, aigles dans le registre inférieur, guêpes, mouches, libellules, cigognes) et des créatures ailées : hommes-papillons jouant du buccin, stryges dans le registre supérieur.

    Il est clair que le peuple juif houspillé par les peuples chrétiens serait hors sujet dans cette composition, et que son doublon symétrique n’aurait aucun sens. L’intérêt de la scène est de regrouper un maximum d’ailes, mais également d’opposer deux sortes d’oiseaux : ceux qui pépient et qui crient, et certaines espèces de chouettes dont le chant continu est proche de la musique d’instruments à vent, lesquels sont pratiqués par les hommes-papillons.

    Nous retrouvons notre sculpture de Saint-Symphorien (chouette + buccinateur), jusque dans un détail : le buccinateur de la console n’a pas de jambes, il se termine curieusement sauf si on le compare à la manière dont se terminent les hommes-papillons du vitrail d’écouen. Nous aurions donc, à Saint-Symphorien, l’élément Air, signifié par un homme qui souffle dans un instrument et par un animal ailé qui chante : c’est bien d’airs qu’il s’agit, avec les deux sens que le mot a en français moderne. En existe-t-il d’autres occurences? Dans l’abbatiale de Guitres (Gironde), est signalée un culot d’arcature représente « un personnage assis tenant une cornemuse assez grande… à sa gauche se tient une chouette ( ?) et à sa droite un cylindre (tambour ?). » (Information prise sur le site de J.-L. Matte consacré à l’iconographie de la cornemuse. Les photographies ne permettent pas d’identifier la chouette avec certitude.)

    Je ne me souviens plus des autres sculptures du chœur, n’ayant pris que cette photographie. Si les autres éléments sont absents, cela ne joue pas en défaveur de l’explication, car en matière romane on trouve rarement les quatre éléments réunis (ou bien n’a-t-on pas su les identifier). On trouve souvent l’Eau et/ou la Terre, en général l’élément est figuré par un personnage et un animal  : notre sculpture répond à ce critère.


  • Commentaires

    1
    visiteur_noctua
    Mardi 13 Janvier 2009 à 11:38
    Apr?200 pages d'inepties, ?fait du bien de lire un document travaill?Bravo!
    Il faut visiter les romanes du Poitou, c'est l'abondance. Je peux vous citer?
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