• Règles de la Civilité (1712)

    La Civilité est une vertu, qui consiste à savoir vivre d’une manière honnête et bienséante, et à rendre à un chacun avec agrément dans les temps et dans les lieux ce qui est dû aux personnes, selon leur âge, leur condition, leur mérite et leur réputation.

    On la remarque dans les personnes par leur posture, leur air, leur contenance, leurs gestes, leur manière de marcher, de s’arrêter, de se tourner, de regarder, de parler, de se taire, de s’habiller, de manger, &c.

    La Civilité veut que le corps soit tenu droit sans gêne ni contrainte, et sans posture indécente. Qu’on ne gratte ni secoue point la tête en présence de qui que ce soit. Que les cheveux soient nets et bien peignés. Que le front ne soit ni rude ni refrogné. Que les yeux soient modestes et qu’on ne les tourne point çà et là sans nécessité ; qu’on n’attache point aussi trop fixement la vue sur ceux auxquels on parle, qu’on nettoie chaque jour la bouche, les dents et les mains ; mais que ce soit toujours hors la présence de ceux pour lesquels on a du respect. Que les joues soient teintes d’une naturelle et naïve couleur, qui ne marque, ni trop de hardiesse, ni trop de timidité.

    Qu’on ne morde point ses lèvres et qu’on ne s’en serre point à faire la moue. Que les narines soient tenues nettes, non pas en y fouillant avec les doigts, mais en les nettoyant avec un mouchoir.

    Se mouchant devant quelqu’un, on doit par respect détourner un peu la tête, et en quelque façon couvrir de la main son mouchoir. à table on le couvre de sa serviette. Enfin la bienséance et l’honnêteté demandent que le visage en toutes ses parties soit composé de sorte qu’il n’ait rien de rebutant, ni aucun indice de passion déréglée, et tienne le milieu entre la gaieté et le sérieux. Si l’on éternue, ce doit être doucement et sans bruit, et faire ensuite une révérence, qui marque le remerciement des vœux qu’on a faits pour nous, et se contenter d’une pareille révérence envers ceux que l’on entend éternuer, sans rien dire que de cœur.

    La parole doit être nette, douce, posée, et assez haute pour être entendue de ceux à qui on parle. Les termes qui expriment les choses doivent être honnêtes, ordinaires, intelligibles et propres. En parlant il faut prendre garde de jeter de la salive sur les personnes ; ni de gesticuler en façon que ce soit.

    Le cracher fréquent est désagréable ; quand il est de nécessité, on doit le rendre moins visible que l’on peut ; et faire en sorte qu’on ne crache, ni sur les personnes, ni sur les habits de qui que ce soit ni même sur les tisons étant auprès du feu ; et en quelque lieu que l’on crache, on doit mettre le pied sur le crachat ; chez les grands on crache dans son mouchoir.

    Il est malhonnête de découvrir son corps aussi bien que d’avoir le visage et les mains mal propres et l’ordure au bout des ongles, qui doivent être tenus courts, non pas en les rongeant, mais en les coupant dans le temps qu’on est seul. Il est très indécent de rien dire ni faire qui

    choque les yeux et les oreilles d’autrui, ni de porter la main aux endroits du corps qui blessent la pudeur. Il est séant d’avoir les mains dans ses gants hors la maison, et d’ôter celui de la droite, lorsqu’on salue ou qu’on reçoit quelque chose, ou bien étant avec des personnes qu’on respecte.

    On marque le respect qu’on a pour les personnes en se découvrant la tête devant elles ; on ne la couvre point devant ceux qu’on honore beaucoup, sinon quand ils témoignent le vouloir absolument, et que cela se fait par obéissance. Il est mal-honnête tenant son chapeau de le tourner, ou de le mettre devant sa bouche, le dedans doit être tourné vers soi dans le temps qu’on parle à quelqu’un.

    Il n’est séant qu’aux personnes bien supérieures de commander qu’on se couvre la tête de son chapeau. Quand on croit se pouvoir couvrir devant quelqu’un qui est découvert, on doit auparavant l’exciter par quelques signes ou paroles honnêtes de faire le même.

    Entrant à table on doit saluer la compagnie ; on ne se découvre point pendant le repas, à moins qu’il ne survienne des personnes auxquelles il soit honnête de marquer un singulier respect, ou que ce soit pour remercier de quelque chose celui qu’on honore particulièrement. Envers toutes autres personnes, on fait seulement une humble inclination de corps avec un remerciement.

    Il faut éviter de ne pas se pencher contre la table sur laquelle on mange, ni de s’y appuyer du coude. La bouche, les doigts, la cuiller, la fourchette et le couteau doivent s’essuyer de la serviette, qu’on doit avoir devant soi. Il est bien de ne point s’en servir à autres choses et de prendre garde de la trop salir.

    C’est une incivilité de sucer et de lécher ses doigts. L’assiette doit toujours être vis-à-vis de soi sur le bord de la table, le couteau et la fourchette à droite, et le pain à gauche. Le pain se porte à la bouche avec la main, et la viande avec la fourchette.

    Il est très messéant à un jeune homme de marquer son appétit particulier à quelque chose et sa répugnance à une autre.

    On reçoit de la main le pain, le fruit et les autres choses sèches qui sont présentées. La viande et les choses qui ont quelques sortes de sue, se reçoivent en présentant son assiette de la main gauche, et les recevant de la droite avec remerciement.

    On ne doit pas regarder les viandes avec avidité ni marquer qu’on ait envie des meilleurs morceaux. Il faut se contenter de ce qui est donné. On doit manger modestement et sans précipitation. Il est messéant de ronger des os et de les sucer ou secouer pour en tirer la moelle.

    Il ne faut demander à boire qu’après que les personnes les plus remarquables ont bu, et encore, il est bon que ce soit tout bas ou en faisant quelque signe à celui qui en peut donner.

    Il n’est pas séant à de jeunes gens de porter des santés, il leur suffit avant de boire de s’incliner humblement vers celui ou ceux à qui ils adressent leurs souhaits, et cela sans se découvrir.

    La bouche doit être vide et essuyée auparavant de boire. Le fruit étant sur la table on doit s’abstenir de promener les yeux dessus, et de les y attacher pour marquer le désir qu’on a d’en avoir ; il est même incivile d’en prendre qu’il ne soit offert.

    Enfin, en toutes sortes d’actions, le jeune homme doit être extrêmement modeste et retenu, et suivre avec soin et exactitude les manières honnêtes et bien séantes de ses supérieurs et de tous ceux qui lui peuvent servir d’exemple de civilité et de vertu.

    Etienne de Blégny, Les éléments ou premières instructions de la jeunesse, 1712


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