• Paysage: Tivoli

    Au musée Cognacq-Jay

    Tivoli, le bon motif

    Présent du 22 janvier 2011

    Les peintres doivent beaucoup à Tivoli, village insigne situé à une trentaine de kilomètres de Rome. Le site fut dès l’Antiquité apprécié – il s’appelait Tibur – pour la fraîcheur de ses cascades, pour le belvédère escarpé qu’il offre sur les alentours. Mécène y eut une villa, Adrien un palais. Properce accourait y rejoindre la cruelle, la manipulatrice Cynthia chaque fois qu’elle le lui commandait. Horace y mourut, lui qui avait souhaité : « Puisse simplement Tibur être la demeure de ma vieillesse et le port où je me reposerai des fatigues de la mer, des voyages, de la guerre ! »

    Pour sa résistance passée contre les Romains, Virgile la nomme « la fière Tibur », mots dont elle fit sa devise au Moyen Age (Tibur superbum), époque où elle était appréciée des papes et des prélats ; époque où naît la légende de la Sibylle locale, Albunée, qui aurait prédit à Auguste l’arrivée du Christ.

    Avec son temple – de la Sibylle ? de Vesta ? –, circulaire et à demi ruiné, qui domine un ravin, avec ses cascatelles, Tivoli devient ensuite le détour obligé des artistes venus de toute l’Europe et qui séjournent à Rome.

    Hommage aux Nordiques. Au début du XVIIe, ils sont là, précurseurs. Nieulandt peint le site dans des couleurs franches et irréelles. Ce peintre était un Hubert Robert avant la lettre. « Ses tableaux représentent des arcs de triomphe, des ruines, des bains, des mausolées. Tout ce que le temps a épargné des anciens monuments, faisait son étude », dit l’inépuisable Descamps. Breughel de Velours associe dans un petit tableau vaporeux et féerique le temple de Tivoli et un célèbre pont espagnol (à voir au Louvre ; ici, une gravure d’après lui).

    Au XVIIIe, les Français sont particulièrement présents à Tivoli, qu’ils soient pensionnés ou non par l’Académie de France à Rome. Deux de ses directeurs, Vleughels et Natoire, encouragent les jeunes à peindre sur le motif, et quel motif plus indiqué que Tivoli ?

    Parmi ces jeunes, Joseph Vernet, jugé durement par la postérité. Certes, basés sur la seconde partie de sa vie, devant sa froide série des ports de France, devant les clairs de lune et les orages qu’il prodigua en bon sectateur du « sublime », les attendus du jugement ne peuvent être que sévères. A Tivoli, ses Cascatelles s’inspirent du paysage réel auquel il ajoute des éléments pittoresques imaginaires. Elles gardent une ingénuité. Ce qu’on pense être la seule étude de plein air conservée de ce peintre (vers 1735, illustration), à la fois étude et poésie, est proche de tableaux à voir au Louvre encore, deux vues romaines : le pont Saint-Ange et le pont Rotto, aux lumières argentées. Dans la parenté mystérieuse de l’œil et de la main, bien des gènes de Vernet se retrouvent, non chez son fils Carle, ni chez son petit-fils Horace, mais chez Corot.

    Plus tard, dans les années 1760-1780, Piranèse côtoie à Tivoli des Français comme Fragonard et Hubert Robert. Fragonard n’exploitera pas le motif. La sanguine qu’il consacre au temple (1761) ne retient pas l’escarpement. La perception est plus d’une ruine dans un parc. La variété d’écriture qu’il tire de la sanguine pour animer les feuillés, transcrire végétation et murs, est magistrale.

    Hubert Robert s’est vu reprocher de s’être approprié la manière italienne de Fragonard. Certains lui font un rôle à peine plus enviable qu’à Vernet. Dans une production considérable, on doit distinguer les toiles du décorateur qui sacrifie une part du métier en vue de l’effet à atteindre, des toiles de chevalet où, quand il s’en donne la peine, l’artiste étonne. L’exposition « L’Antiquité rêvée » (au Louvre, cf. Présent de samedi dernier) permet d’admirer son Port de Ripetta, paysage d’imagination où il ne cède pas à l’anticomanie, loin de là, et qui est peut-être (il ne sort pas depuis de mon esprit) le meilleur tableau de cette exposition, avec les étonnantes lumières et nuances de l’escalier monumental. Hubert Robert recompose Tivoli pour placer en une seule toile les éléments pittoresques (le temple, les cascades).

    La peinture de plein air entre dans les mœurs mais, hiérarchie des genres oblige, les toiles réalisées dans ces conditions ne sont pas destinées au public. Il s’agit, au fond, d’une « révolution confidentielle ». P.-H. de Valenciennes est un cas typique de cette schizophrénie, auteur de remarquables études sur le motif à Tivoli, à Rome, et futur maître du paysage historique sous l’Empire.

    F.-M. Granet se signale toujours par ses tableautins intimistes et sensibles (Le temple de Vesta et le pont San Rocco) tandis que, vers 1820, Léon Coigniet choisit un cadrage original et fort qui rompt avec la vision pittoresque de Tivoli, devenue poncif, rebattue par les peintres et banalisée par le tourisme naissant.

    Samuel

    Tivoli – Variations sur un paysage au XVIIIe siècle.

    Jusqu’au 20 février 2011, Musée Cognacq-Jay.

    illustration : Joseph Vernet, Vue de Tivoli, vers 1740. Coll. part. © Didier Aaron, Inc / Matthew Hollow, London


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