• NOTES SATIQUES<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Le Piège de Méduse, comédie lyrique d’Erik Satie, est un texte déroutant par l’utilisation outrancière qui est faite de l’absurde. On présente ordinairement ce texte comme une première dadaïste ou surréaliste, et pourquoi pas, mais prétendre que les sept pièces dansées seraient la musique du surréalisme est abusif. Ces pièces, de la veine des Sports et Divertissements, sont d’une limpidité qui n’appartient qu’à Satie et qui font un contraste saisissant avec le texte. Nous voudrions aujourd’hui éclaircir certains aspects de ce livret.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

    Polycarpe, le domestique, tutoie le Baron Méduse. Celui-ci en donne l’explication à Astolfo : « Polycarpe a fondé un important syndicat, il y a quatorze ans… Un jour que j’avais la berlue – souffrant au point de ne savoir où me mettre – Polycarpe m’offrit d’entrer dans son syndicat, chose qui me ferait le plus grand bien, assurait-il… Un mois après, j’étais guéri… et chauve. Par reconnaissance, j’ai été obligé, d’après les statuts du syndicat secret, d’accorder une certaine liberté, une certaine latitude au frère Polycarpe, pour l’exécution de son service. Polycarpe était devenu mon frère… C’est assez curieux, n’est-ce pas ? Sans m’en douter, la berlue m’avait rendu socialiste, par Polycarpe. » (scène VII)<o:p></o:p>

    Il est facile d’y voir une thèse politique, Satie ayant été socialiste puis communiste. L’engagement resta relatif : P.-D. Templier note qu’ « il aimait à se sentir dans les réunions enfumées où il savourait le ridicule de certains militants bavards »[i], et Satie remarqua vite que les communistes qu’il côtoyaient restaient, en art, des Philistins. Dire que la berlue rend socialiste n’est pas non plus flatteur pour ce parti. Polycarpe n’a pas toujours le beau rôle : il est hargneux (scène V), méprisant (scène VII). Au delà d’une signification politique, ce tutoiement a d’abord un effet comique. Or – cela a échappé jusqu’à maintenant aux glossateurs –Feydeau avait employé cet effet dans Le Dindon, (1896). Un domestique, Gérôme, tutoie son maître, Rédillon (Acte III, scène I et suiv.). Dans les deux cas, l’effet comique est accentué puisque le maître, lui, vouvoie le domestique, et un tiers, surpris, demande des explications.<o:p></o:p>

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    FEYDEAU<o:p></o:p>

    SATIE<o:p></o:p>

    Scène 2<o:p></o:p>

    Rédillon – Je te demande pardon, c’est un vieux domestique de la famille.

    Amandine – Il est plutôt familier ! […]<o:p></o:p>

    Rédillon – Qu’est-ce que tu veux, il m’a vu naître, et pas moi.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Scène VII<o:p></o:p>

    Méduse – Il m’est très dévoué… On ne trouve plus de tels serviteurs. Je l’ai vu naître…lorsqu’il avait vingt-cinq ans.<o:p></o:p>

    Astolfo – Pourquoi vous tutoie-t-il ?<o:p></o:p>

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    Dans les deux cas, le vieux domestique est râleur : « il est incorrigible », dit Gérôme de Rédillon ; « il faut avoir une patience de cheval, pour vivre de toi ! » dit Polycarpe de Méduse. Polycarpe déclare : « J’ai voulu faire quelque chose de toi ; mais j’abdique… » Gérôme : « Tu me fais de la peine. » Face à ces domestiques envahissants, il arrive un moment où, en vain, les maîtres tentent de reprendre la situation en main.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Scène 6<o:p></o:p>

    Gérôme – Eh bien ! Qu’est-ce que tu fais là ?<o:p></o:p>

    Rédillon – Est-ce que j’ai des comptes à vous rendre ? Allez-vous-en !…<o:p></o:p>

    Gérôme – Oui !<o:p></o:p>

    Rédillon – Et fermez la porte !<o:p></o:p>

    Gérôme – Pourquoi, t’as froid ?<o:p></o:p>

    Rédillon – Parce que je vous le dis…Et puis, n’entrez plus sans que je vous appelle.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Scène VIII<o:p></o:p>

    Polycarpe – Tu as encore sonné ?<o:p></o:p>

    Méduse – Certainement…J’ai sonné… avec ma voix. Je donne ma démission de membre du syndicat. […] Notre pacte est rompu ; & je tiens à vous dire que si vous n’êtes pas convenable envers moi, je vous chasse, ……. Je vous fais fusiller.<o:p></o:p>

    Polycarpe – Je suis aux ordres de Monsieur le Baron.<o:p></o:p>

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    La différence est entre les maîtres : Rédillon, homme à femmes, est l’antithèse de Méduse, solitaire. <o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

    On note que, de l’évidence dite par Rédillon (« il m’a vu naître, et pas moi »), Satie tire une absurdité : « je l’ai vu naître… lorsqu’il avait vingt-cinq ans ». Ce procédé est repris pour une autre réplique.<o:p></o:p>

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    FEYDEAU<o:p></o:p>

    SATIE<o:p></o:p>

    III, 2<o:p></o:p>

    Amandine – Il est plutôt familier !<o:p></o:p>

    Rédillon – Eh bien ! oui, puisqu’il est comme de la famille ! C’est mon oncle de lait !<o:p></o:p>

    Amandine – Ton oncle de lait ?…<o:p></o:p>

    Rédillon – Autrement dit, c’est sa mère qui a nourri papa. Nous sommes parents par le lait.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Scène II<o:p></o:p>

    Astolfo – N’est-elle pas votre fille ?<o:p></o:p>

    Méduse – Frisette est ma fille de lait. Oh ! c’est toute une histoire. Je ne vous la raconterai pas : vous n’y comprendriez rien… Moi non plus, du reste.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Cela est effectivement incompréhensible et donne l’impression (qui n’existe pas chez Feydeau, où la tournure employée est amusante parce qu’inattendue, sans plus) que Frisette n’est pas la fille de Méduse. D’une épouse, d’une Baronne Méduse, il n’est d’ailleurs jamais question. Méduse n’aurait pas de famille, ce qui en fait encore plus un isolé.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

    La concordance entre le texte de Feydeau et celui de Satie me semble patente. Un troisième rapprochement est à faire. Dans un article intitulé « Parfait entourage », Satie dit posséder, grâce à la modestie de sa fortune, « un magnifique faux Rembrandt », un « Téniers simulé ». On rapprochera cela des paroles de Pontagnac, toujours dans le Dindon, qui déclare avoir « un Corot fils et un Rousseau cousin ! […] ça coûte beaucoup moins cher. » (I, 11) Ornella Volta note que dans cet article de Satie « sans encore dire son nom, le Baron Méduse vient déjà rêvasser […] de la vie bourgeoise »[ii]. Les dates concordent : cet article paraît l’été 1912, à un moment où vraisemblablement la pièce est en gestation (elle sera achevée fin mars 1913).<o:p></o:p>

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    *<o:p></o:p>

    Souvenons-nous que le syndicat secret fondé par Polycarpe l’a été, suivant le Baron, il y a quatorze ans. Ce nombre est assez précis pour qu’on en tienne compte. Si on enlève ces quatorze ans à 1912-1913, on remonte aux années 1898-1899. C’est justement en 1898 que Satie écrivit, en collaboration avec Jules Dépaquit, une première version du Piège de Méduse (en cinq actes, fort différente de la version que nous connaissons)[iii]. Date qui nous rapproche de celle de la création du Dindon, 1896.<o:p></o:p>

    Troublant. Dans Les Nuits, les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires contemporains, Ernest La Jeunesse, un auteur dont il faudra reparler, fait dire à Émile Zola : « Je suis donc né à vingt-cinq ans peut-être ou à trente » (p. 102), ce qui nous reporte aux propos de Méduse de la scène VII. Or ce livre date de 1896.<o:p></o:p>

    Une lettre à son frère Conrad, du 1er juillet 1899, se termine par ses mots : « ton petit frère de lait chaud ». Le jeu de mot est anodin, mais le thème est là.<o:p></o:p>

    1898 est aussi l’année où il s’installe à Arcueil, dans un logement sordide. Quel lien avec Le Piège ? Ma foi, pourquoi ne pas se fonder sur l’exergue même de la pièce ? « Le rôle du Baron Méduse est une façon de portrait… C’est même mon portrait… un portrait en pied. Erik Satie ». Le thème de la solitude ouvre la pièce. « Suis-je seul ?… Bien seul ?… Il regarde sous tous les meubles & va s’asseoir au bureau. J’aime la solitude, la tranquillité. » Ces interrogations peuvent s’entendre à double sens : est-il possible que je sois si seul ? Suis-je bien, étant seul ? Regardant sous les meubles, le Baron Méduse n’aimerait-il pas y trouver quelqu’un qui lui tienne compagnie ? <o:p></o:p>

    À cette solitude du Baron Méduse déjà constatée, et qui correspond tellement à Satie, à cette solitude s’oppose le mariage d’Astolfo et Frisette, ainsi que celui du domestique Polycarpe qui l’annonce à son maître : « je te laisse dans ton coin sombre, bourbeux. Du reste, je vais me marier… Tu resteras tout seul. À ta place, j’aurais honte & je me tuerais à coups de bâton dans les jambes. » (scène VII) Le coin sombre et bourbeux décrirait assez bien la chambre de Satie à Arcueil. « Tu resteras tout seul » : ton de la malédiction[iv]. « Se tuer à coups de bâton dans les jambes » : pirouette habituelle de Satie quand il est près de se livrer trop intimement. Reportons-nous encore à l’exergue : « C’est ici une pièce de fantaisie… sans réalité. Une boutade. N’y voyez pas autre chose. » Derrière les boutades de Satie se cachent toujours des confidences à lire entre les lignes. Cet exergue est une invite à y regarder de plus près. Le Piège de Méduse ne serait-il pas une comédie de la solitude ? Une comédie aigre-douce ? Ce n’est plus d’absurde qu’il s’agit alors, mais d’une réalité cruelle que connaissait bien Erik Satie.<o:p></o:p>

    Amédée SCHWA<o:p></o:p>




    [i] Erik Satie, Paris, 1932, p. 67 (rééd. Les Introuvables, 1975).

    [ii] Erik Satie, Ecrits, Paris, 1977, p. 240.

    [iii] Voyez Erik Satie, Correspondance presque complète, Réunie et présentée par Ornella Volta, Fayard/Imec, Paris, 2000, p.83.

    [iv] Sur la vie sentimentale de Satie et la question du mariage, nous renvoyons à Samuel Martin,  « Trois Pauvres : Léon Bloy, Erik Satie, Vincent Van Gogh », in Les Provinciales, n°54-55, juin 2000.


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  • Le Christ couché<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    de la Trinité d’Angers<o:p></o:p>

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    Les livres nous montrent toujours le même chapiteau, les cartes postales toujours la même statue. La connaissance d’un édifice doit se compléter par des visites in situ, raisonnées, attentives, rêveuses. On finit un beau jour par voir et comprendre ce qui avait échappé aux autres et à soi-même. Souvent hélas on se heurte aux portes closes de nos lieux incultes ; et, si la porte est ouverte, on est confronté à une harpie qui a pris possession de ces halles désertes. C’est ce qui m’est arrivé l’autre jour à la Trinité, à Angers, dans la Doutre, où, tandis que je photographiais tant bien que mal les chapiteaux de la crypte, surgit de nulle part une de ces maritornes qui détiennent les clés des églises avec plus de jalousie que Saint Pierre lui-même. Je me crus une seconde dans les mines de la Moria, assailli par une Orque. Elle prétendait m’interdire de photographier quoi que ce soit. Je lui rétorquai que j’étais catholique et angevin, ce qui m’autorisait à vaquer en ce lieu et à photographier des pierres dont elle ne vendait aucune reproduction ; que je  ne partirai pas avec, sous le bras, un de ces chapiteaux coincés entre un fût et une retombée de voûte.  Bref il y eut des éclats de voix que je regrette en partie, mais justifiés par cette exclusion flagrante, à laquelle, sans doute, un Vatican III remédiera. La dispute terminée, je poursuivis mes travaux à l’extérieur. Je m’intéressais à une curieuse figure repérée lors d’une précédente visite.<o:p></o:p>

    Ce Christ couché – ainsi l’appellerai-je, sans oublier qu’il est aussi bénissant, ni qu’il tient le Livre, mais ces gestes le caractérisent moins qu’une posture si peu commune – se laisse malaisément distinguer au premier coup d’œil. Il est situé au portail ouest qui, c’est visible, a été l’objet de remaniements.<o:p></o:p>

    La Trinité (église paroissiale de l’abbaye du Ronceray), qui date de la seconde moitié du douzième siècle, a en effet été très restaurée dans les années 1870, particulièrement son ornementation. Il présente deux parties. L’arcade de la porte est presque en anse de panier ; le dessin n’est pas sans rappeler la voûte de la nef de l’abbatiale du Ronceray. Les claveaux ne sont pas extradossés, l’arc est mouluré d’un boudin à l’angle de l’intrados, sa clef est saillante et pendante. C’est à cette clé que l’on voit que les archivoltes sont décalées par rapport à cet arc : leurs clés ne sont pas alignées. Ces archivoltes dessinent un arc de cercle, d’où, entre l’arc et la limite inférieure de la voussure, une portion de mur en forme de croissant de lune.

    Les voussures sont au nombre de quatre. Chaque claveau est ornée d’un motif d’inspiration végétale, mais tous n’ont pas la même dimension : c’est alors le motif qui s’adapte au claveau, lit de Procuste. J’y vois une preuve d’ancienneté. Ces variations n’ont rien de flagrant (contrairement à une voussure de Montceaux- l’Étoile en Saône et Loire), car elles restent minimes.<o:p></o:p>

    La première voussure n’est pas ornée sur sa face, mais sur son angle en quart de rond, avec des palmettes que bordent des dents de scie.<o:p></o:p>

    La deuxième s’orne de feuillages.<o:p></o:p>

    La troisième présente une saillie arrondie très prononcée, qui se projette en avant, rejetant d’autant en arrière et la voussure précédente, et son propre décor de feuillages.<o:p></o:p>

    Un fin bandeau la sépare de la voussure extérieure. Cette dernière, au niveau des sommiers, tourne à angle droit, formant imposte. À cet endroit, on voit un oiseau au nord (un aigle, dont la tête est cassée, mais l’arrachement indique assez qu’elle était tournée vers l’intérieur), un ange tenant un phylactère au sud. La voussure est ornée d’un motif végétal et… de ce Christ couché à la clé[1]. Les trois figures (Christ, ange, aigle) sont du même ciseau. Le Christ et l’ange ont la même souplesse ; l’aigle me semble plus vigoureux. Pour chacune, le sculpteur a utilisé le trépan pour orner les vêtements ou les ailes. <o:p></o:p>

    Nous sommes devant une pose originale où le Christ a les gestes qu’il a en majesté trônante – mais couché. Manque-t-il pour autant de majesté ? Non, et félicitons l’artiste de Lui avoir prêté cette pose sans en faire un pique-niqueur ou un Romain banquetant. La figure est traitée comme les bons gisants, dont les drapés ont une tenue qui ne répond pas à la pesanteur mais à la dynamique de la forme plastique. Le corps s’inscrit dans le mouvement de la portion de cercle de l’archivolte, qu’il ferme en tant que clé. <o:p></o:p>

    Celle-ci mesure le double des contre-clés. Centré dans cette clé, le Christ allongé occupe précisément la dimension d’un voussoir. À sa droite et à sa gauche, emplissant les deux quarts restants de la clé, un motif de feuillage continue le motif de la voussure, raccordant ainsi la clé et la figure du Christ à l’ensemble. La transition se fait en souplesse. Les masses même ne s’opposent pas : elles ont sensiblement la même présence. C’est tout l’art médiéval que d’inscrire avec rigueur et succès la sculpture dans l’architecture.<o:p></o:p>

    Qu’il soit aussi fondu dans l’ensemble amène à se demander si c’est discrétion ou maladresse. Comment supposer de la maladresse à l’artiste qui a taillé ce charmant morceau ? La pose est gracieuse, les proportions agréables et le ciseau a été bien mené. L’idée d’intention s’impose.

    L’artiste s’est donné l’air de sculpter un portail tout en motifs mais y a mi-caché, avec science, un Christ, n’hésitant pas à Lui prêter une pose inaccoutumée. Christ couché, certes, mais aussi Christ discret : telle est l’originalité de cette clé oblongue, que je tenais à signaler à l’attention du fidèle curieux et aux artistes de passage.

    Samuel




    [1] Que le Christ soit à cette place n’est pas étonnant. Voyez la définition de la clé d’archivolte : « parfois les archivoltes des portails d’églises sont terminées à leur sommet par une clef sur laquelle est sculptée une figure devant occuper la place d’honneur, comme le buste du Christ ou celui de Dieu le Père. » (Glossaire Zodiaque). C’est la pose et la relative invisibilité du Christ dans l’ensemble du portail qui sont notables.


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  • CHRACULA<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

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    Peter Schlemihl n’a pas d’ombre, ni Dracula de reflet : ayant vendu leur âme, ils n’ont plus d’être. Dorian Gray, lui, garde et son ombre et son reflet ; son visage reste jeune et beau mais son portrait peint, dans un lieu écarté, prend tous les stigmates du vice qu’il pratique et de la damnation qui l’attend.<o:p></o:p>

    Les visages me fascinent. Un trajet en bus ou en métro ne m’est pas une corvée, occasion d’examiner leur infinie diversité. Ici j’étudie comment tourne une arcade sourcilière, là comment se placent les pommettes. Parfois, fixant toute mon attention sur un visage plus intéressant que d’autres, je le peins ou sculpte en pensée. A l’atelier, je tenterai d’en retrouver les volumes.<o:p></o:p>

    Eh bien, fort de cette expérience, j’affirme que Jacques Chirac n’a pas de visage. Comme les personnages cités plus haut, il y a quelque chose qui cloche. Regarder sa face, en faire l’analyse plastique sont choses impossibles. Son visage se dérobe constamment. Le jour que j’ai constaté cela – je m’acharnais à étudier une photo de Chirac en vain – je me crus atteint d’une hallucination hétéroscopique négative. Puis je compris la répulsion qu’inspire cet individu. Cela expliquait tout Chirac, le vil, le malfaisant et le malfaiteur, le renégat et l’avorteur, le minable. Car il est avant tout un minable : la transaction n’a pas dû coûter cher. Ses grandeurs aberrantes et ses déculottées brutales forment une suite si incongrue qu’on peut y deviner la dérision diabolique exercée à l’égard d’un sous-fifre. <o:p></o:p>

    Comme le dit le diable à un joueur qui a perdu son âme au jeu : « Celui qui a acheté un cheval ne doit-il pas avoir aussi la bride ? […] Cheval et bride, c’est-à-dire âme et corps. » (dans un conte d’Henri Pourrat) Et le diable emmène le tout. Alors, qui a emporté le visage de Chirac ? Et où ? Voilà ce que je préfère ne pas savoir. On pourrait parcourir les archives photographiques et déterminer à quel moment de sa vie il a perdu son visage, si un jour il en eut un. Quelle recherche déprimante ! On comprend que nul ne l’ait tentée.<o:p></o:p>

    Il me revient à l’esprit une scène amusante qui se déroula l’année dernière dans le bus Gare de l’Est- Porte d’Orléans. Un Africain monta dans le bus en parlant tout haut et tout seul. Après quelques propos incompréhensibles puisqu’ils continuaient un monologue commencé à l’arrêt, il parla de Le Pen : Le Pen aime son pays, comme lui aime le sien ; le vrai Français n’est pas raciste ; les étrangers qui se plaignent n’ont qu’à rentrer chez eux. Gêne des passagers. A mes côtés, un homme, rouge comme un gratte-cul, se cache dans Libé. Des usagers apeurés descendent plus tôt qu’ils n’ont coutume : ils marcheront ! Ce brave homme nous parla ensuite de Chirac, nous révélant qu’un sorcier gabonais lui avait fait manger du chien pour assurer sa réélection aux présidentielles de 2002. Propos difficilement vérifiables, mais on imagine si bien le repas. Propos plausibles qui me confortèrent dans l’idée que Chirac est impliqué dans une transaction douteuse, à la facture bien réelle.<o:p></o:p>

    Samuel<o:p></o:p>




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  • DES UNS & DES AUTRES<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    des bas-bleus<o:p></o:p>

    Deux titres d’exposition, l’une d’une peintre, l’autre d’une sculpteur : « Les tremblements de l’âme » et « Corps et âmes ». De l’âme, de l’âme, mais peu d’esprit.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

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    À peine sèche, cette aquarelle est encadrée, exposée : elle accède au rang d’œuvre. Quand on connaît l’insatisfaction de l’artiste, et qu’on sait que ses meilleures toiles ne sont jamais, pour lui, que ses moins mauvaises… Elle me demande mon avis. Je lui réponds que mon avis doit compter pour rien, puisqu’elle estime bonne sa peinture.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

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    Cette autre donne à tous vents sa moindre esquisse. Vous l’invitez à dîner : elle vous remercie par un fusain pas fixé. Vous lui prêtez un livre : elle ne vous laissera pas repartir sans cette huile encore fraîche. Cette femme est un automne à elle toute seule – l’harmonie en moins.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

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    Il y a dans la Conjuration des imbéciles un excellent chapitre (ils le sont tous), où on assiste à une exposition de croûtes féminines. Ignatius Reilly arrive là-dedans comme dans un jeu de quilles : délicieux. (Ce roman de John K. Toole est le Satiricon de la littérature moderne.)<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

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    Portraits de quelques élèves femmes d’un cours de modelage.<o:p></o:p>

    C., la quarantaine vulgaire, mâchouillant son chouingue-gomme. Fait des corps déformés. Elle déforme toute la soirée. Toujours mâchant, elle recule de trois pas, regarde son travail et dit : « Ça marche bien, ce soir. » Se remet au travail, et nous raconte avec le plus grand sérieux : « Quand j’étais à San Francisco, je posais pour un peintre. Il peignait pendant des heures, pendant des heures il peignait – sans me regarder. Il faisait de l’abstrait. »<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    E., boule dépressive, qui commence sans finir jamais. Grand manque affectif. Elle vous tripote le bras, parle parfois de son stérilet, entre en chaleur quand le modèle est masculin.<o:p></o:p>

    Un homme ayant pris la pose genoux à terre et les coudes sur un tabouret, elle s’exclame, frétillante : « Vous ne trouvez pas que c’est une pose motivante, pour une femme ? » L’air surpris du modèle entendant cela.<o:p></o:p>

    Un autre jour, elle cesse tout bonnement de travailler et s’assied. Elle regarde avec langueur l’homme nu et répète à intervalles réguliers : « Comme on voit bien les muscles ! Qu’est-ce que c’est beau ! » Sous prétexte d’étudier cette anatomie de plus près, elle s’approche tellement du modèle, par derrière, que celui-ci sursaute.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Je revois une de ces épaves qui échouent dans la terre à modeler, parlant à M. (un des rares hommes du cours, visage rouge brique, chevelure blanche, haleine vineuse), l’entretenant de la thèse qu’elle avait écrite (le regard masculin sur le nu) et de ses réunions avec son groupe de psychanalyse. Pendant ce temps, le mari attendait sa soupe à la maison.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Pour être juste, il faut mentionner les vieux cochons de la Grande-Chaumière. Les jours qu’une femme pose, l’atelier est plein. Le mercredi, un homme pose : la salle est quasi déserte. Ce qu’on appelle l’amour de l’art.<o:p></o:p>

    *<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Il est des hommes bas-bleus. Je n’ai assisté qu’une fois à un salon littéraire. Encore y allais-je avec l’arrière-pensée de me concilier un gars que j’espérais marier à une de mes amies. Remarquez que beaucoup d’autres des participants semblaient là pour une cause voisine : se caser. Le thème du salon était : l’Académie française, et se tenait dans un café près du Panthéon. Il y avait parmi nous peu de grands hommes : surtout deux trois jeunes gens appliqués qui écrivaient sur des cahiers écoliers leur énième roman sur les Chouans. Je lus des extraits du pamphlet de Barbey d’Aurevilly : Les Quarante Médaillons de l’Académie. Ça ne plut pas beaucoup. J’étais entouré de fervents partisans qui estimaient que, sans cette institution, il n’y aurait pas eu de littérature française. Un paltoquet proposa que l’Académie dresse des contraventions aux journalistes qui font des fautes… Je commençais à me demander ce que je faisais là – ça m’arrive souvent, dans des endroits variés. Je me promis de ne jamais remettre les pieds dans un salon littéraire, et je n’ai eu aucune peine à tenir cette promesse.<o:p></o:p>

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    G. Lindenberger


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  • VICTOR HERCULÈS<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Victor Hugo est le Johnny Hallyday du romantisme. Pourquoi un tel succès ? Il y avait une place à prendre comme chef de rayon, au rayon Épique. Les morts prématurées d’André Chénier et de Maurice de Guérin, de talents plus fins, plus aristocratiques, étaient une aubaine. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Hugo fut d’ailleurs royaliste mais, et c’est la seconde raison de son succès, il devint républicain, tellement il collait à son siècle. Il avait, de son siècle, l’épaisse couenne bourgeoise. Il écrivait des vers comme d’autres pèsent du bœuf haché :<o:p></o:p>

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    Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte,<o:p></o:p>

    Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.<o:p></o:p>

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    Cette fécondité, ou ce productivisme, mot qui convient bien à ce contemporain des débuts de l’ère industrielle, n’est pas pour rien dans l’admiration des foules pour cet homme : c’est ce qu’on a nommé l’aune bourgeoise de la quantité, l’adoration du nombre. Charles Péguy dira de Victor Hugo que « faire des mauvais vers lui était parfaitement égal, pourvu que tous les matins il fît, il eût son compte de vers. Il pensait qu’il valait mieux faire des mauvais vers que de ne pas en faire du tout. » (Notre Patrie) Ce qu’on reprochera à Hugo, ce n’est pas d’avoir écrit de mauvais vers (on voudrait bien en avoir écrit d’aussi mauvais), c’est de les avoir publiés. Parfois les épiciers vendent des produits périmés.<o:p></o:p>

    Il y a dans ses carnets intimes de beaux passages de grandiloquence relatés avec le plus grand sérieux. Il lance dans la foule quelques mots qu’il estime historiques et, le soir venu, les recueille pieusement dans un petit carnet à spirale. <o:p></o:p>

    « Chemin faisant, j’ai vu dans un bois un campement de soldats français, hommes et chevaux mêlés. Je leur ai crié « Vive l’armée ! » et j’ai pleuré. » <o:p></o:p>

    C’est, effectivement, à pleurer.<o:p></o:p>

    « En entrant, j’ai dit aux blessés : « - Vous voyez un envieux. Je ne désire plus rien sur la terre qu’une de vos blessures. Je vous salue, enfants de la France, fils préférés de la République, élus qui souffrez pour la patrie ! » Ils semblaient très émus. » <o:p></o:p>

    Ils devaient surtout souhaiter qu’on leur fiche la paix.<o:p></o:p>

    « On a renoncé à me demander l’autorisation de dire mes œuvres sur les théâtres. On les dit partout sans me demander la permission. On a raison. Ce que j’écris n’est pas à moi. Je suis une chose publique. » <o:p></o:p>

    Tel quel, sans sourciller.<o:p></o:p>

    « J’ai faim, j’ai froid. Tant mieux. Je souffre ce que souffre le peuple. »<o:p></o:p>

    Quel bon pair… courant à la députation, à l’Académie ! « Ce jour-là, où était la fierté de la Muse romantique ? Ce jour-là, l’homme qui s’est tant moqué des ailes de pigeon en a mis. » (Barbey d’Aurevilly) Oui, Victor Hugo avait du pigeon, cette manière de traîner dans les rues à faire le beau et y ramasser les femelles.

    Mais il y a un autre Hugo : dans les poèmes ayant trait à la mort de sa fille Léopoldine, Demain dès l’aube…, Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin…, et dans ses carnets quand il évoque la mort de ses fils Charles (mars 1871) et Victor (décembre 1873). L’accent est pudique et sincère, le ton attachant. Cet homme qui mourut si vieux, sur qui la mort semblait avoir si peu de prise, y était en réalité fort sensible et la redoutait. Il baissait la voix en sa présence et, du coup, chantait juste.<o:p></o:p>

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    Amédée SCHWA<o:p></o:p>


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